Milosav Botella, passeur « D’une classe à l’autre »

Milosav Botella est Responsable des ventes dans une entreprise de Bio systèmes. Auteur d’une biographie autoéditée, D’une classe à l’autre, il raconte son parcours d’enfant d’immigrés serbes devenu ingénieur. Transfuge de classe abouti, il se définit comme « un passeur » pour des jeunes issus de milieux défavorisés aspirant à construire leur propre réussite.

Vous racontez dans votre ouvrage que votre famille vivait pauvrement dans un quartier cossu de banlieue parisienne. Avez-vous eu conscience, étant enfant, d’être « un pauvre parmi les riches » ?

Un jour, j’ai été attiré par les petites voitures qu’on vendait à l’époque dans les tabacs. Ma mère s’est mise à pleurer en disant « je n’ai pas d’argent, même pas pour t’acheter ça ». Je me souviens également que j’allais régulièrement chercher des bouteilles de lait consignées au bout de ma rue. La boutique vendait des malabars et des carambars que je regardais comme quelque chose qui m’était interdit. J’ai découvert très tôt que certaines choses ne m’étaient pas accessibles.

À l’école, vous sentiez-vous différent des autres enfants ?

Au début, tout se passe bien. J’ai même sauté le CE1 car je levais le doigt tout le temps. Sur mes carnets de notes, il est écrit « trop rapide », « très éveillé », « brillant », mais il était également indiqué « ne sait pas quoi faire de son corps ». J’étais un peu gauche. Ma mère tenait à ce que mon avenir ressemble à quelque chose qu’elle n’avait pas vécu. Elle n’avait pas été à l’école. J’avais conscience d’être différent des autres enfants. Un jour, en CM1, un élève se lève et dit avec fierté « c’est un adjectif qualificatif ! » En rentrant chez moi, je demande à mes parents de quoi il s’agit. Ma mère s’émeut de ne pas savoir, tandis que mon père regarde ses pieds. J’ai découvert que certains enfants savaient des choses que je ne savais pas, et qu’il est bon que je me frotte à eux. C’est précisément le rôle de l’école.

Aujourd’hui, la différence de classe sociale s’exprime à travers des signes extérieurs : marques, jeux, high-tech… Comment avez-vous vécu cela ?

À partir de la sixième, j’ai commencé à sentir cette différence. Je portais des pulls de toutes les couleurs tricotés par ma mère, les gamins ne se privaient pas de me le faire remarquer. Je n’étais pas malheureux pour autant. Un de mes copains possédait plus de 200 figurines de Schtroumpf et j’adorais les schtroumpfs. Je découvrais avec fascination l’abondance de jouets ! Je lui ai demandé un jour de m’en prêter un, mais il a refusé. Pour un enfant, ce genre d’expérience est très marquante.

Quel métier rêviez-vous de faire, étant petit ?

J’avais envie de transmettre et pourquoi pas, devenir enseignant. Un jour, j’ai dit à ma mère que je voulais devenir médecin pour la soigner, car elle rentrait épuisée du travail et parfois elle craquait. Elle m’a demandé si pour elle ce serait gratuit, j’ai dit qu’elle paierait moitié prix. Elle m’a répondu que je devrais devenir commercial, c’est finalement la voie que j’ai suivie.

Au collège et au lycée, les choses se compliquent, vous redoublez deux fois. Un jour, un déclic se produit. Pourriez-vous nous raconter dans quelles circonstances vous est venu le goût d’apprendre ?

Nous partions rarement en vacances l’été. Les mois de juillet et août ont toujours été extrêmement longs, car tous mes copains partaient. La rentrée de septembre était donc une fête pour moi. Cet été-là, je n’avais aucun plan. La deuxième seconde que je venais d’achever n’avait pas été extraordinaire. Un jour, l’idée me passe par la tête de relire mes livres de mathématiques, physique et de chimie. L’ennui me conduit à combler un vide par les livres et quelque chose d’incroyable se produit, le mot qui me vient est « révélation ». Ce qui était obscur devient beaucoup plus clair. Je prends goût à résoudre des problèmes de maths. Je me mets à lire et à travailler. Ce même été, une cousine serbe vient passer quelques jours, elle ne parle ni anglais, ni français. J’apprends le serbe en quelques semaines et à son arrivée, je suis capable de parler avec elle dans sa langue. Avec le recul, j’ignore si j’aurais découvert le goût d’apprendre en étant entouré de jeux vidéo. Il me semble que le déclic a été possible parce que je vivais dans un espace sobre et que mon cerveau pouvait se concentrer sur l’apprentissage.

Comment se passent vos deux dernières années de lycée, suite à ce déclic ?

En maths, j’enchaîne les vingt sur vingt. Ma professeur est la même qu’en première seconde, année au cours de laquelle j’oscillais entre zéro et sept sur vingt. Elle m’encourage, me dit que si cela m’amuse, elle peut me donner d’autres exercices. Je suis perçu par les autres comme un élève doué. Le sport me permet de faire des choses en groupe et de ne pas basculer dans le côté « polar », comme on qualifiait à l’époque les élèves focalisés uniquement sur les cours. C’est également en première que j’apprends l’existence des classes prépa.

Quels sont les défis associés au fait de venir d’un milieu social pauvre ?

Lorsque je passe « la frontière » et entre en Math-Sup au lycée Saint-Louis à Paris, je mets les pieds en terre inconnue. Les autres élèves ont déjà pris de l’avance sur le programme. Je suis le seul boursier et le directeur m’apporte le chèque devant tout le monde dans la classe. Je tourne l’épisode en dérision. Lorsque mes camarades me demandent si l’on me paye pour faire une classe prépa, je réponds « ben oui, pas vous ? » Le temps que les autres consacrent à étudier, je le passe dans les transports pour rentrer dans mon HLM. La première année de prépa est un choc, je suis 44e de la classe sur 46 élèves. En physique je suis dernier, alors qu’au lycée on m’avait dit que j’étais le meilleur. Je passe finalement en Math-Spé et intègre une école d’ingénieur.

Comment définissez-vous la réussite, aujourd’hui ?

La réussite ne relève pas de l’ordre matériel. Elle réside dans l’adéquation entre ce qu’on veut faire et ce qu’on parvient à faire. C’est difficile. L’idée est de faire ce qu’on aime. Le mieux est d’avoir une passion et de la suivre. J’ai connu des échecs, j’ai redoublé plusieurs fois, mais la résilience est possible. L’amour des parents se transforme en énergie qui nous permet de déjouer les pièges et d’affronter les difficultés. L’altruisme nous bonifie. Ma joie, ma raison d’être, passe par les autres, par le fait de leur être utile.

Aujourd’hui, dans votre travail, avez-vous le sentiment qu’il n’existe plus de décalage social ?

Non, le problème n’est jamais réglé. On https://lesentretiens.org/raconte que lorsque le président Nelson Mandela était en déplacement, il faisait lui-même sont lit à l’hôtel. Il avait passé tellement d’années en prison qu’il lui était impossible d’agir autrement. Je le fais aussi lors de mes déplacements, c’est ancré en moi. Au restaurant, j’ai tendance à finir les plats ou à débarrasser moi-même. Alors est-ce que c’est réglé ? Non. Il reste des traces, mais je ne me sens plus stigmatisé. En entreprise, un transfuge de classe est-il un meilleur leader, plus atypique, plus empathique, plus résilient ? Ces sujets me passionnent…

Aujourd’hui, vous vous définissez comme « un passeur ». Comment définissez-vous ce rôle ?

J’aime faire le lien entre les classes. Le titre de mon livre, D’une classe à l’autre, évoque d’ailleurs cette idée d’aller/retour. Je ne me sens pas statique. Non seulement mon « problème de classe » n’est pas réglé, mais je ne souhaite pas qu’il le soit, car je conçois mon rôle comme « un passeur ». Je suis engagé dans l’association Les entretiens de l’excellence qui aide des jeunes de milieux défavorisés à découvrir le fonctionnement des grandes écoles, à connaître les métiers à travers des témoignages. Je souhaite leur tendre la main pour les aider, eux aussi, à passer d’une classe à l’autre.